Ce fut un Privilège

Publié le par Antoine

J'ai choisit de retranscrire ici le discours d'un professeur, Georg Buehler, prononcé au SKS, the Self Knowledge Symposium en octobre 1998.

Pourquoi ? Parce que je trouve qu'il exprime très clairement mes opinions des choses, à ce moment précis comme dans beaucoup d'autres occasions.

Je ne garantis pas de faire une traduction excellente et sans reproche du texte d'origine, ni d'arriver à en exprimer toutes les idées en français, aux vues de mon niveau en anglais. Mais je garantis néanmois que c'est un discours profond et réfléchi qui donne envie.

 

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" Ce fut un privilège... "

 

Quand je suis allé voir "Titanic" à Boston, mes attentes étaient faibles. J'avais entendu ce que beaucoup de critiques avaient dit: les dialogues étaient mauvais, c'était un film aux effets spéciaux habillé comme un costume de théâtre, c'était, selon les mots d'un critique, "le seul film que vous auriez juré avoir été écrit et réalisé par Karl Marx". Et oui, tout ceci était vrai.

Mais le film me surprit... Il me transporta d'une manière à laquelle je ne m'attendais pas, et avec des scènes très simples.

Il y a une scène, vers la fin du film, lorsque le bateau est sans aucun doute en train de couler et que toute la foule des passagers attend sur le pont dans une panique incrédule. Les musiciens, le quatuor à cordes qui jouait pour les passagers riches dans la salle à manger, sont appelés sur le pont et amenés à jouer, pour calmer les passagers (c'est un peu l'histoire que j'avais entendu avant, sûrement celle que tout le monde connait à propos de l'histoire du Titanic - ah, oui, je me rappelle qu'ils jouaient alors que le bateau sombrait). Et ils jouèrent calmement dans un effort mesuré, apaisant d'une manière que seules les cordes de musique classique peuvent apaiser.

Peut-être cela aurat-il pu marcher... Nous les avions déjà entendu jouer, dans de nombreuses scènes de banquet, toujours au second plan... Peut-être que tout n'était pas perdu. Au bout d'un moment, pourtant, le contraste est trop frappant: aucune quantité de musique ne peut changer le fait, tout le monde le sait, qu'ils vont mourir dans l'eau noire, froide. L'un des joueurs dit: "à quoi bon, personne ne nous écoute". Le meneur dit, avec claireté et honnêteté, "ils ne nous écoutaient pas non plus au dîner. Allons, jouons". Et ils commencent à jouer un autre morceau.

Le contraste est si cru - cette belle musique chantant les visages des hommes et des femmes terrifiés. Au bout d'un moment, une partie du bateau est déjà sous l'eau, les musiciens concluent un morceau et le meneur dit: "Bien, nous y sommes. Bonne chance". Aucun doute qu'il veut que ses amis puissent monter dans une chaloupe à temps, il devrait les y envoyer avant qu'il ne soit trop tard. Ils se serrent la main, et les musiciens partent, pour trouver une place dans les canots. Mais ils n'ont pas fait beaucoup de pas lorsque le meneur fait demi-tour avec son violon et commence à jouer. Il y a quelque chose dans cette musique qui les transperce; ils ne peuvent pas partir. Un à un, ils reviennent vers le meneur, et recommencent à jouer avec lui une nouvelle fois.

Les voilà, comme personne d'autre, affrontant la mort et la peur. Le plus beau bateau du monde est en train de couler sous eux, ils savent qu'ils sont proches d'une mort certaine... Et la seule chose qui paraît au moins marcher est de jouer... Pour montrer cette beauté dans leurs expressions une dernière fois.

Ils jouent une dernière fois, "Nearer, My God, To Thee". L'eau est maintenant sur le pont en train d'envahir leurs chevilles... Il n'y a aucun doute, cette fois, que c'est la fin de la musique. Et dans leur immobilité après la dernière note, le meneur dit, "Gentlemen, ce fut un privilège de jouer avec vous ce soir".

Cette scène me transporta comme aucune autre, parce que cette scène c'est la Vie... Toute la Vie, bien là. Nous coulons tous dans nos propre Titanics. Nos morts sont juste comme les leurs. Nous attendrons aussi confus et terrifiés lorsque nos vies (notre monde en entier) descendront dans la noirceur pour être perdues à jamais. Et pourtant, il y a un peu d'âmes qui en jouent, qui continuent de jouer malgré la mortalité, qui se donnent à cette beauté transcendante, même jusqu'à la fin.

Et ce n'est pas seulement la Vie en général que j'ai vu dans cette scène, mais ma vie. Voilà exactement comment je me sens dans mon travail avec le SKS. J'y mets tant de temps et d'énergie, et c'est si dur... Le monde entier est dans le chaos autour de nous, je me donne moi-même pour partager cet important message: qu'il y a quelque chose qui nous transcende, quelque chose de plus important que nos propres petites vies. La plupart du temps il semble que personne n'écoute. Et pourtant, tout ce que je peux faire est de jouer, jouer parce qu'il n'y a rien d'autre de mieux à faire. Et mes amis, mes vrais amis, entendent la même Voix dans cette musique que moi, quelque chose de plus gros qu'eux-mêmes, de plus beau et de plus important, et ils jouent avec moi. Il n'y a rien de plus important. Il n'y a pas de meilleur amour, que l'amour que j'ai pour ceux qui aiment la même musique que moi. Voilà pourquoi, à la fin, lorsque le monde entier sera sous l'eau et perdu dans la noirceur, lorsque tout ce qui est beau et vivant sera irémédiablement perdu, lorsque ma vie arrivera à sa fin, je regarderais mes amis au SKS alors que la dernière note suspendra sa course dans l'air, et je dirais, "Gentlement, ce fut un privilège de jouer avec vous ce soir".

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The Titanic
Georg Buehler
UNC Chair
http://www.selfknowledge.org/symposium/symoct98/symoct98.htm#p

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