Swordboat

Publié le par Antoine

La brume se lève, tu largues l'amarre d'avant, le croupiat aussi.
Tu t'engages dans le Chenal Sud, tu passes Rocky Neck, Ten Pound Island.
Tu longes la lagune où je patinais quand j'étais môme, un coup de corne.
Tu décoches une vague au fils du gardien de phare, où t'as les miaulards qui rappliquent,
les manteaux noirs, les mouettes argentées, et puis les cormorans aussi.
Un rayon de soleil, cap au Nord, à pleine puissance.
Tu files bon train maintenant.
L'équipage s'active, t'es à la barre.
Et voilà, tu es capitaine de pêche à l'espadon.
Et qu'est-ce qu'il y aurait de mieux au monde?


Chère Sarah,

Ressentir le souffle de ta voix alors que tu devais écrire ces mots m'a été d'un grand réconfort. La guerre et la mort occupent toutes nos pensées et viennent nous hanter jusque dans nos rêves. Nul lieu où se réfugier pour échapper à l'enfer ardent qui sévit sur nos terres depuis maintenant plusieurs années qui nous semblent à tous une éternité.
Savoir qu'à chaque instant tu profites des derniers rayons de soleil pour illuminer nos journées assombries par un ciel si gris nous donne chaud au
coeur. La peine et le desespoir envahissent les gens et les rendent plus craintifs. Personne n'ose ne serait-ce que parler de ce qui nous arrive, par peur de représailles. Il est bien des choses plus affreuses dans ce monde qui accablent de pauvres gens sans défenses. Mais ici, les bombes ne cessent de tomber sur nos toits et ne laissent que peu de répit au plus courageux. Rien que hier notre voisin s'est fait décimer un tiers de son troupeau. Un groupe a tenté de se soulever et la bataille s'est produite dans son champs. Elle ne fut que de courte durée et les survivants ont été fusillés. Triste jour pour tout le village, qui a vu mourrir ses enfants qui se battaient pour la liberté.
Rien que de t'écrire cette lettre nous fait courir un risque à nous tous. Mais Marie s'inquiète sans pareil pour toi et n'arrête pas de penser à toutes les horreurs auxquelles tu dois faire face. Il est vrai que si nous devons nous survivre ici, il n'est de plus honorable action que celle que tu accomplis auprès de tous ces soldats qui tombent au champs d'honneur. Nous prions chaque jour que le Seigneur nous offre pour que tu parviennes à sauver de nouvelles vies.
Depuis quelques jours, un vent frais s'est levé sur la côte, venant de l'Ouest. La Manche nous envoie ses fraîcheurs d'automne. Ce matin, je suis allé sur le vieux quai, respirer l'air du large et regarder cette liberté qui s'étend à perte de vue. Les nuages s'entremêlaient au loin, présageant une tempête. Bien que triste, la masse sombre du ciel reprenait quelque peu des couleurs grâce aux rayons de soleil qui parvenaient à la percer. Cela m'a donné bon espoir quant aux évènements à venir. En rentrant, Marie m'a fait la surprise d'une tarte. Je ne sais pas où elle a réussi à trouver les quelques pommes qui la garnissait par les temps qui courent, mais nous en avons apprécié chaque bouchée.
Ton cousin Louis a enfin reçu son autorisation pour partir en mer pêcher. Tu sais ô combien il rêvait de larguer les amarres pour une saison. Espérons qu'il saura être un fidèle successeur de son père et ramener quantités de poissons. Je regrette déjà l'idée que les prises lui seront de suite réquisitionnées pour la plus grande partie. Mais rien ne saurait entrâver sa joie du moment et l'empêcher de vivre sa passion de capitaine de bateau. Nul doute qu'il a toujours été fait pour cela. Je suis pas contre plus désolé et attristé de t'apprendre que notre bon monsieur Jean est porté disparu en mer depuis maintenant sept jours. Il aurait été pris de nuit entre les feux d'artilleries des deux marines et son chalutier aurait sombré aussitôt. Par chance, si j'ose dire, non sans vouloir manquer de respect aux centaines de morts qu'il y a eu, nos alliés sont parvenu à faire couler leurs adversaires, et c'est par leur biais que nous avons appris la nouvelle. Un morceau de la Mary-Jane a été repêché au large de par la suite.
Les nouvelles ne sont donc pas des plus bonnes aujourd'hui, mais je pense que tu ne t'attendais pas à en avoir de bien positives. Essayons seulement de garder courage et espoir quant à un meilleur futur. Je préserve entre mes mains fragiles le peu de chaleur que tu arrives à me faire parvenir et qui nous aide tous à tenir, dans la joie de voir que tu te portes mieux que nous, même si les épreuves que tu endures sont des plus difficiles.
J'espère que la personne à qui nous avons donné ce petit mot arrivera à te le faire passer. Que cette lettre te réchauffe le coeur tout comme la tienne la fait pour les nôtres. Nous te faisons tous de très gros baisers et te souhaitons la plus grande bravoure.
Nous t'aimons et ne t'oublions pas.

Ton oncle Henrie et ta tante Marie.
29 Septembre 1943, Granville.

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